Bienvenue sur mon blogue de lecture virtuelle !

Pour tout vous dire, je suis une travailleuse sociale qui est devenue enseignante. J'aime écrire. Honnêtement, depuis ses tout débuts, je m'oblige par ce blogue, à écrire et ainsi me maintenir dans un processus de création. Je n'ai pas vraiment d'objectifs autres que d'écrire et de me divertir. J'espère aussi que vous saurez trouver un peu de plaisir à me lire.


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Alors bonne lecture !

Les chiens ont des maîtres, les chats des esclaves...

samedi 30 mai 2009

Autre histoire pour pleurer

Et oui, encore un hommage à une mère disparue me direz-vous, quel manque d’originalité ! Et vous avez probablement raison. Je manquerai donc d’originalité aujourd’hui pour vous partager quelques souvenirs, certains qui me sont chers et d’autres forts pénibles.

Ma mère a vécu deux vies. La première, avec notre père, un alcoolique. Notre vie était constituée de misères et de lendemains de veille. Et aussi de nuits de veille. Je me souviens avoir été réveillée en pleine nuit par des cris d’hommes soûls ramenés à la maison par mon père. Je me souviens de cette pauvre esclave qui se levait au beau milieu de la nuit pour les servir malgré le côté honteux et pénible de la situation.

En pensant à ce père, d’autres souvenirs tous plus pénibles les uns que les autres remontent à mon esprit. Un père qui ne payait pas le loyer et sortait en crise de la maison, avec en main une carabine, menaçant d’aller tuer le propriétaire. Je dessinais alors dans le corridor de l’immeuble avec mon amie. Cette image de rage intense me hante toujours. Elle nous fît pleurer à chaudes larmes mon amie et moi, immortalisant à jamais ce souvenir dans les bras l’une de l’autre. Je me souviens de nombreux déménagements dans des appartements minables, souvent infestés de rats dont nous nous amusions tout de même du spectacle tellement ils étaient nombreux et nous, insouciants. Nous ne comprenions pas tout.

Je me souviens d’un feu allumé devant notre porte par cet homme qui ne pouvait plus nous supporter comme il ne pouvait plus supporter sa vie non plus. Je n’ai jamais compris pourquoi, malgré le fait que ma mère savait qu’il avait allumé ce feu, personne n’avait jamais condamné ni même reproché quoi que ce soit à cet homme malade.

Je me souviens avoir totalement été dépossédée de mes photos de bébé par les mains de cet homme prétextant les avoir perdues dans je ne sais quelle inondation. Un beau jour, il avait tout simplement jeté mon passé aux poubelles.

Je me souviens de randonnées en voiture avec ce père et cette femme. Mais qui était-elle donc? Ma mère me confia plus tard qu’il nous emmenait en ballade avec sa maîtresse. Cette maîtresse devint par la suite sa seconde femme de qui il eût deux filles que j’ai rencontrées beaucoup plus tard. Peut-être vous raconterais-je cette rencontre un jour.

Ma mère vécut huit interminables années aux côtés de cet homme sauvage qu’elle avait épousé pour le pire plus que pour le meilleur et ce, jusqu’à ce que la mort les sépare. Cet engagement éternel fût cependant rompu par de simples vacances d’été. Suite à la découverte de son infidélité, ma mère partit en vacances chez ses parents avec promesse solennelle faite par la bouche de cet homme que tout changerait à son retour. Nous devions alors vivre dans une magnifique roulotte. Je me souviens de cette promesse qui rayonnait en mon esprit, nous allions devenir des rois! Mais cette promesse, comme multitude d’autres, ne fût pas tenue. Aujourd’hui encore, lorsque je promets à un enfant, je me fais toujours le serment de tenir ma promesse pour ne pas ressentir la honte de ressembler à cet homme.

Ma mère est-elle vraiment le sujet de mon article me demanderez-vous? Jusqu’ici, mon inspiration ne m’a menée qu’à l’odieux de cette vie avec ce père. Mais détrompez-vous. Décrire l’horreur prescrit par l’un, illustre la misère subie par l’autre. Ma mère le disait elle-même : " Avec tout ce que j’ai enduré dans ma vie… ". Malgré cette phrase qui plus souvent qu’autrement avait l’impact de nous culpabiliser, elle disait tout de même vrai. Cet homme lui en avait fait baver.

Donc, après les vacances d’été, ma mère, ma sœur, mon frère qui avait tout juste un an à cette époque et moi, devions retourner pour vivre dans ce château. Un coup de fil passé par ma grand mère, la mère de mon père, propulsa ce rêve aux oubliettes. Comme tous les autres rêves. Mon père avait emménagé avec cette autre femme dans notre château. Point. C’était terminé. Nous devions tourner la page. Point final. Du jour au lendemain, nous devions recomposer nos vies, sans vêtements, sans meubles, sans fierté. Nous devions repartir à zéro. Ce que nous fîmes; pas par courage mais par manque de choix. Le courage n’a parfois rien à voir avec la survie.

Ainsi commença la deuxième vie de ma mère et la nôtre, par ricochet. Ce ne fût pas une deuxième vie très heureuse mais au moins nous n’étions pas malheureux. Nous étions pauvres mais nous n’étions plus misérables. Nous n’avions plus à subir les contrecoups de l’alcoolisme. Une certaine paix s’était installée dans notre foyer. Nous allions à l’école, nous dormions la nuit, nous mangions le jour. Après la douleur de la séparation d’avec mon père, ma mère n’installa jamais d’homme dans notre vie. À cette époque, nous étions dans les premières familles monoparentales, ce qui nous démarquait des autres écoliers. Mais c’était mieux que de continuer à vivre ainsi. Malgré l’odieux de ses gestes, mon père me manqua terriblement. Il était mon père et je l’aimais. J’en ai beaucoup souffert.

Notre seconde vie se déroula alors doucement et même presque normalement. Nous étudiâmes, nous grandîmes et nous quittâmes la maison pour devenir nous-mêmes des adultes responsables.

Et je m’installai à Montréal, loin de ma mère. Ma sœur et mon frère sont demeurés en Gaspésie, près d’elle. Je leur en étais reconnaissante. Ma mère parlait sans arrêt et je m’enfuis suffisamment loin pour ne pas être envahie au quotidien. Je savais que je l’aimais mais malgré tout je ne pouvais supporter sa présence. Lorsqu’elle m’annonçait sa visite annuelle, je paniquais à l’idée d’être envahie une semaine entière. Une semaine complète de mes vacances tombait alors à l’eau. Je me résignais. Je devrais alors écouter ses histoires qui se dérouleraient tel un film sans publicités ni fin. Je n’aurais aucun lieu pour me réfugier. Ni télévision, ni lecture, aucune activité qu’elle quelle soit n’arrêterait ce flot démesuré de paroles. " Dans notre village, un tel était mort, un autre s’était marié et divorcé après seulement un an… " J’opinais alors du menton tout en tentant de cacher mon esprit le plus loin possible dans mon cerveau. Je faisais semblant d’écouter et je priais pour que cette semaine ait une fin. Et lorsque son séjour était terminée, j’allais la reconduire à l’autobus, envahie par la culpabilité de n’avoir pas été à la hauteur, de ne pas m’en être occupée suffisamment pendant cette semaine perdue. Et je retenais mes larmes jusqu’à ce que ça passe.... Et ce scénario recommencerait à chaque année.

Je n’ai jamais ouvert de discussion avec ma mère. Je n’en ai jamais été capable. C’était ainsi dans notre famille, nous ne parlions pas. Je ne sais pas pourquoi, est-ce par manque d’habitude, mais notre relation n’évolua jamais sauf lors de brefs moments lorsqu’elle tomba malade.

Je reçus un jour, un téléphone de ma mère qui avait été hospitalisée. Elle était tombée en ski de fond, s’était frappée la tête et avait perdu des mots. Pas la parole, mais des mots. Par exemple, au lieu dire sapin, elle disait lapin. Les médecins croyaient à un ACV. Elle était hospitalisée depuis cinq jours lorsqu’elle m’appela à l’aide en pleurant. " Je ne t’ai jamais rien demandé dans la vie, je me suis toujours débrouillée seule, mais ma fille, j’ai besoin d’aide. J’ai peur, viens m’aider. " Son appel à l’aide me fît paniquer puisqu’il est vrai que ma mère s’était toujours débrouillée seule, sans revenus décents et sans jamais nous demander quoi que ce soit. Elle faisait de son autonomie sa plus grande fierté. Son autonomie signifiait qu’elle avait réussit sa vie. Qu’elle n’était plus à la merci de qui que ce soit.

Je sautai donc dans le premier autobus, abandonnant mon emploi pour quelques jours, pour accompagner ma mère dans cette épreuve. J’arrivai à Rimouski à cinq heures du matin et je me dirigeai tout droit vers l’hôpital. Malgré le fait qu’il lui manquait un grand nombre de mots, vous serez surpris d’entendre que son flots de paroles ne s’était toujours pas tari. Les médecins cherchaient toujours mais nous savions qu’il y avait quelque chose d’atteint au cerveau. Et dans son flot de paroles, je sus tout. Je sus tout sur sa vie sexuelle et ce, dans les moindres détails. Je sus ce qu’elle pensait de sa voisine de chambre et cette dernière le sut aussi. " Si vous êtes grosse madame, c’est que vous mangez trop ! ". Je sus tellement de choses, que lorsqu’elle retrouva ses esprits par la suite, elle refusa toujours catégoriquement que je lui répète ce qu’elle m’avait dit.

Et puis la sentence tomba. Vous êtes condamnée à mort pour avoir fumé pendant 40 ans. Le cancer du poumon. Elle avait eu un frère tombé au combat pour le même crime. Ce verdict n’aurait pas du nous surprendre. Mais il nous surprit et nous fit très mal. Selon les statistiques, il lui restait six mois à vivre, elle survécut trois ans.

Lorsque je me remémore ces moments, je me rappelle ce qu’elle racontait. Cinq ans auparavant, mon frère s’était suicidé à 27 ans. Il avait des problèmes de drogue mais à ce moment il nous avait semblé sur le droit chemin. Il avait trouvé un travail et ce qui nous semblait sa voie, l’informatique. Mais je me trompais. Il n’en pouvait plus et parti de cette vie un jour froid et terne de mars.

Nous vécûmes notre immense peine chacune de notre côté. Je réalisai après le décès de ma mère que je ne l’avais jamais supportée dans cette épreuve. Comme je ne m’étais jamais beaucoup préoccupée de mon frère non plus. Nous vivions séparés, loin les uns des autres et n’étions pas responsables ni du bonheur ni du malheur de l’autre. Bien sûr, nous n’aurions pas ignorés un appel à l’aide, mais ceux-ci furent quasi inexistants, sauf lorsque ma mère tomba malade. Ce qui m’apparaît aujourd’hui comme d’une évidence fondamentale, le fait que j’aurais dû être là pour l’accompagner et partager cette souffrance, ne m’a même pas frôlé l’esprit à l’époque. Je découvre ceci aujourd’hui avec honte et regrets. Nous survivions toutes à notre manière.

Bref, ma mère s’était remise très péniblement de la mort de mon frère. Elle avait eu le cœur brisé de culpabilité pendant ces cinq longues années. Toutefois, un beau jour de mars 2005, elle se sentît revivre. Elle parla alors à mon frère en ces termes : " J’ai eu beaucoup de peine de t’avoir perdu ainsi et je regrette amèrement que tu ne sois plus là avec moi. Mais il est temps pour moi maintenant de te laisser partir et de m’occuper de moi. Pour la première fois de ma vie, je me sens vraiment heureuse. Je ne subis plus ma vie, je la vis. Je te laisse partir mon fils, je t’aime. Il est grand temps maintenant que je m’occupe de moi ".
Et ce sont ces paroles qui m’arrachent ces larmes cruelles. Et oui, je ne peux m’empêcher de pleurer lorsque je raconte cette histoire (ou que je l’écris). Je pleure de cette injustice faite à cette femme qui était prête à recevoir le bonheur et qui ne le vit jamais apparaître. Un mois plus tard, elle recevait son verdict de cancer.

samedi 23 mai 2009

Je ne pleure pas beaucoup

En effet, je ne pleure pas beaucoup. Je suis la digne héritière d’une famille de stoïques. Ni la peine ni le bonheur ne transparaissaient dans notre vie de tous les jours. Pour évacuer nos émotions, nous nous cachions derrière une montagne de blagues toutes plus inutiles les unes que les autres. À défaut de pleurer, il nous était au moins possible de rire.

En effet, je ne pleure pas beaucoup. Quand j’étais petite et que j’avais de la peine, je me réfugiais tellement loin dans un recoin de nul part, que personne ne pouvait remettre en doute le fait que j’appartenais bel et bien à cette famille de stoïques. Alors, dans ces courts moments volés à ma vie, je laissais ma peine sortir des refoulements de mon corps. Cette peine sortait effectivement de moi, mais paradoxalement, rarement elle me quittait. Elle revenait sans cesse au même endroit, toujours avec la même vigueur, telle une fidèle amie qui me détesterait à mon insu, mais ayant besoin de quelqu’un avec qui jouer et de qui se jouer.

Personne ne devait me surprendre à pleurer. J’aurais alors révélé un côté de moi vulnérable auquel il aurait été permis, pendant un court instant, d’accéder. Je ne sais pas ce que serait ma vie aujourd’hui si je m’étais alors laissée surprendre. Aurais-je eu tellement honte que plus jamais n’aurait déferlé sur mon visage ces larmes gorgées de tourments salés ? Ou alors, me serais-je laissé aller allègrement à une vie chargée d’émotions qui n’aurait désormais plus de secrets pour moi? Je ne le saurai jamais.

Mais je sais que je ne pleure pas beaucoup. Cependant, il y a deux histoires que j’ai vécues dans ma vie qui se sont révélées à moi comme des coups de poings dans ce visage stoïque. Deux histoires qu’il m’est impossible de raconter sans qu’une vague d’émotions ne m’envahisse et que je redevienne cette enfant cherchant refuge pour cacher ses larmes.

La première se déroule dans une salle d’attente d’une clinique médicale. Rien de plus banal. Un endroit où tout le monde a mal mais où personne ne se plaint. Un endroit pour attendre et où l’on ne se douterait pas qu’il puisse se passer quelque chose. Mais détrompez-vous. Cette journée-là, j’ai fait une rencontre qui m’a semblé banale sur le moment mais dont le souvenir ne me quitte plus depuis.

Dans cette salle d’attente, était assise une vieille dame qui parlait fort et qui parlait à tout le monde. À cette époque, j’étais plutôt renfermée et la perspective de discuter avec cette dame équivalait alors à me donner piètrement en spectacle. Cette dame a du le sentir et tel un aimant constamment attiré par son contraire, elle vint s’asseoir à mes côtés. Malgré cette séance de torture qui se préparait, j’avais constaté que cette dame était très touchante. Elle prononçait des paroles d’une telle banalité que nous ne pouvions nous empêcher d’être atteints en plein cœur.
Entre autres, elle expliquait avoir passé 30 ans de sa vie avec un homme extraordinaire. Qui d’entre nous peut encore dire ça aujourd’hui ? Cet homme extraordinaire l’avait malheureusement quitté pour la pire des maîtresses, l’Éternité. Elle me racontait : " Vous savez, mon homme était très travaillant. Il m’a laissé une pension confortable avec laquelle je mène une belle vie. Je suis extrêmement chanceuse d’avoir accès à ce bonheur. Mais, tout le bonheur du monde ne vaut pas celui que j’ai eu de vivre avec cet Amour, mon mari et je donnerais tout ce que j’ai pour pouvoir me retrouver encore contre lui ". Justement le genre de phrase banale qui vous place brutalement devant la fatalité de votre vie. Celle de n’avoir pas encore connu amour si fort et si profond qu’il puisse vous faire regretter de vieillir ou encore celle de regretter de vieillir et d’avoir peur soudainement de n’avoir jamais accès à ce type de bonheur.

Vous croyez que je pleure maintenant? Mais vous n’y êtes pas du tout, ceci n’était que le préambule. Car, en plus d’avoir eu un mari dont elle regrettait la cruauté du départ, elle avait eu un chat. Et oui, voilà, vous voyez déjà poindre une parcelle de larme sur le revers de mon œil. Et vous avez bien raison. Toute histoire triste à propos d’un chat ou d’un chien voit mes yeux lutter contre un véritable torrent de larmes et mon cœur se tordre pour tenter de penser à autre chose.

Bref, cette dame avait eu un chat. Bien sûr, elle avait vécu avec son chat beaucoup moins longtemps qu’avec son mari, mais je sentais que ce chat avait permis à cette vieille femme qui parlait tout de même trop fort, de pouvoir continuer à vivre un lien émotif après la mort de son mari. Peut-être le seul lien affectif qui lui restait.

Après avoir connu un bonheur si intense, elle se raccrochait à cet attachement pour son chat comme à une bouée d’émotions. Elle n’était alors pas entièrement seule sur cette terre, elle connaissait encore l’amour pour une toute petite boule de poils qui elle, l’aimait sans conditions. Et cette adorable boule de poils jouait avec un tout petit bout de lacet. Et la dame et le chat pouvaient dérober à cette vie quelques moments de bonheur paisible en jouant ensemble.

Mais la dame étant constituée plus vigoureusement que son entourage, elle survécut non seulement à son mari mais également à son chat. Elle m’expliquait combien elle était peinée de cette perte. Je ne ressens pas nécessairement le besoin de vous exprimer quelle était la profondeur de sa peine en raison de son lien d’attachement et de son amour pour cette boule de poils. Toute personne aimant et vivant avec un animal comprend ce sentiment. Chacun de mes matins est constitué du ronronnement satisfait contre moi de mon matou, rendant mon réveil doux et agréable. Juste à penser à mon chat, un sentiment de plaisir s’installe en moi. Et simplement d’imaginer qu’un jour il me quittera suffit à me rendre triste.

Alors, pour en revenir à cette dame, son mari décédé et son chat, maintenant décédé… celle-ci m’expliqua que ce chat avait été tellement important pour elle, qu’à sa mort, elle se procura la plus belle des boîtes dans laquelle elle l’installa confortablement pour son dernier repos. Ce chat qui lui avait beaucoup procuré dans la vie. Alors, dans cette boîte, elle avait permis à son dernier ami d’être accompagné du bout de lacet… Pour qu’il puisse quoi ? probablement jouer dans sa prochaine vie ou s’il y avait la moindre chance qu’un chat ait une âme, pour qu’il puisse peut-être un peu, par l’entremise de cet objet, se souvenir d’elle et continuer à l’aimer… Que voulez-vous, la perspective de ressentir la solitude sur cette terre peut faire surgir la plus folle des pensées.

Pour la suite, car il me semble bien qu’il y avait une suite à cette histoire, une suite du type, j’ai appelé je ne sais plus qui pour l’enterrement de mon chat… Mais bien honnêtement, je ne m’en souviens plus, l’histoire s’arrête là. Et je ne pourrais pas vraiment vous raconter cette suite, parce vous vous en doutez bien, c’est ridicule je le sais, mais je pleure en ce moment.

Je pleure de me remémorer cette perte du dernier lien affectif de cette dame. Une perte qui fait que quand on est vieux, on recherche parmi les inconnus de salles d’attente banales, à retrouver ces parcelles d’émotions qui ne font désormais plus parties de notre vie. Je pleure de savoir qu’un jour, avant même que tout soit terminé, l’on puisse vivre un vide si grand.

samedi 16 mai 2009

Le cours de maths

Malgré cet engouement pour le fait scolaire, ma plus grande blessure, le lieu maudit où j’ai vécu le rejet qui m’a blessé au plus haut point a été dans ma classe de mathématiques du secondaire 5.

Nous étions pauvres. Pour nous en consoler, les " bons parlants " disaient que nous ne manquions de rien . Nous mangions à tous les repas, quelle incroyable chance ! Je me souviens tout de même avec nostalgie des plats préparés par ma mère même si c'était des repas de pauvres. Le macaroni au jus de tomates. Nous boycottions avec frénésie à cette époque toute viande ou tout légume dans une sauce aux tomates qui se respectait. Il nous arrivait également de passer notre souper du samedi autour d’un plat de gruau aromatisé de cassonade et accompagné d’une montagne de toasts. Nous aimions beaucoup ce repas. Je me souviens également des egg rolls préparés avec minutie par ma mère. Des heures durant elle coupait le chou qu’elle insérait par la suite dans ces pâtes enroulées qu’elle faisait frire. Nous soupions alors de ce seul plat avec pour tout accompagnement une traditionnelle sauce aux prunes.

C'était vrai que nous étions " chanceux ". C’était tellement délicieux. Mais l’étions nous parce que nous mangions? Bien sûr que non ! Nous l’étions parce que nous avions une mère qui se préoccupait que nous puissions manger. Nous ne connaissions pas beaucoup les fruits et légumes. Cependant, je pouvais engloutir en deux jours un sac de pommes tout entier. Il paraît que les pommes gardent les dents blanches. Je n’ai jamais vraiment su si c’était vraiment vrai mais j’y ai vraiment cru.

Dans ces années d’enfance, ma mère faisait tout ce qui était en son pouvoir pour nous nourrir, nous vêtir et nous permettre de vivre une vie normale, d’enfants normaux. Bien sûr, il était difficile de ne pas se comparer aux amis qui eux étaient mieux nantis. Ne vivions-nous pas à quatre dans un trois et demi alors que mon amie vivait avec sa famille dans une maison? Ils étaient bien nombreux dans cette maison mais qu’importe, ils en avaient une bien à eux ainsi qu’une multitude de cadeaux de noël, c’était tout ce qui importait. Parfois, mon amie écoutait de la musique entièrement seule dans le salon. Pouvait-on connaître dans la vie, bonheur plus intense? Ce luxe, je ne pouvais me le permettre que lorsque je visitais cette amie.

Avec le temps, m’arriva ce qui arrive à plusieurs, je devins adolescente. J’avais appris peu à peu, au fil des années et des humiliations qu’elle infligeait, à détester cette pauvreté. Je me souviens d’une paire de pantalon noire qui était unisens. Unisens indique que peu importe la façon de le porter, ce pantalon avait une bosse de fesses au devant. J’avais tellement honte de cet accoutrement, que dans les dernières années du secondaire, je harcelais ma mère pour qu’elle m’achète des vêtements neufs à crédit alors que ma sœur portait tous les jours une paire de jeans et une blouse blanche. Ma sœur ne harcelait pas ma mère.

De ces accumulations d’années de blessures qui commencèrent par l’abandon de mon père et menèrent à la honte de notre pauvreté familiale, je me souviens presque du jour où je suis entrée dans ce cours maudit. Sur les 30 élèves, nous n’étions que 3 filles. Et sur les 3 filles, j’étais la laide et la pauvre. Celle qui méritait les sarcasmes les plus douteux de ses collègues masculins pour avoir eu le culot d’être si laide et si pauvre. Mais quelle idée, dans ce monde d’adolescents cruels et branchés, d’être née vilaine petite cane! Celle qui méritait d’être humiliée et celle qu’on humiliait allègrement. Je ne me souviens même plus des événements qui se produisirent à cette époque, mais jamais je n’oublierai cette blessure si profonde provoqués par tant de sarcasmes cloués à ma personne, qui s’accrochent encore aujourd’hui à des morceaux de mon cœur. C’était si douloureux que j’en ai pleuré chaque soir de cette inoubliable année ne sachant que faire avec cette entreprise de démolition de mon intégrité. Parce que cette démolition s’était érigée pendant cette année en une entreprise hautement institutionnalisée visant à m’imposer l’avilissement psychologique la plus totale, celle que jamais l’on ne peut oublier. Cette expérience je l’ai gardé enfouie si profondément à l’intérieur de mon être que malgré mes pleurs répétées et mes appels à l’aide, jamais ma mère n’a su ni n’a pu savoir pourquoi je déversais ces rivières de peine chaque soir. Pourtant, j’aurais tellement voulu qu’elle devine, qu’elle comprenne et à défaut de comprendre, qu’elle me protège. " Maman, je t’en prie, va voir mes professeurs, va voir mon directeur mais s’il te plaît aide-moi, secoure-moi. "

Et mon appel à l’aide est restée aussi profondément enfouie que ma détresse. Ma mère n’a jamais rien pu faire parce qu’elle n’a jamais su. Aujourd’hui encore, ce viol collectif de mon être psychique s’est inscrit dans chaque parcelle de mon corps et le simple fait de croire que des personnes me détestent réveille violemment cette blessure. Et mon esprit convainc alors mon cœur, malgré les tentatives de réassurance de ma raison, que l’entreprise de démolition a repris ses droits.

Et pourtant, il faudra bien que j’arrive à transcender cette douleur parce que je suis de retour dans ce monde scolaire avec comme rôle, celui d’adulte….

samedi 9 mai 2009

La conquête du feu

J’ai toujours aimé l’école. La rentrée scolaire signifiait que l’achat de nouveaux vêtements et de fournitures scolaires l’emporteraient sur la pauvreté dans laquelle nous évoluions. J’adorais voir arriver dans mes mains ces nouvelles couleurs, ces papiers, ces cahiers et ces crayons que je manipulerais avec soin durant toute l’année. J’étais d’ailleurs une élève studieuse, parmi les meilleures de ma classe.

Je me souviens lorsque mes parents se sont divorcés, j’ai du déménager en janvier et me retrouver dans une nouvelle classe, avec de nouveaux amis à séduire et une nouvelle méthode d’enseignement (rien de moins !) à acquérir. Les fractions si utiles dans notre vie d’adulte n’étaient pas encore connues de ma personne alors que j’étais au beau milieu de ma cinquième année ! Quelle offense à l’intelligence de la petite fille que j’étais. Et à l’orgueil également ! Parce qu’il me fallait rattraper pas moins d’un an et demi d’études sur mes camarades… Et les examens approchaient à grands pas ! J’ai étudié à en perdre toute couleur de mon visage en même temps que le sommeil et la joie de vivre. Mon visage faisait figure d’anxiété. J’étudiais, j’étudiais et j’étudiais. J’essayais de comprendre à quoi servait ce minuscule petit trait qui sépare deux chiffres dormant l’un au dessus de l’autre.

Et puis j’ai réussi. J’ai réussi à multiplier, additionner, diviser et soustraire ces chiffres. Je ne comprenais toujours pas à quoi cela pouvait vraiment m’être utile mais mon objectif d’avoir les bonnes réponses était atteint. J’ai eu des notes de plus de 80%, quelle joie. Mes professeurs étaient tout feu tout flamme de la réussite de la nouvelle qui était si bonne et si charmante (bon, peut-être que j’en invente un tout petit bout mais avec un visage si blême, à qui cela peut-il faire du mal si j’ose un peu colorer mon souvenir ? ). J’avais réussi haut la main ! J’avais failli y laisser ma peau et ma santé mentale de fillette de 8 ans, mais j’avais Réussi avec un grand R .

Les impacts de cette réussite me suivront par la suite toute ma vie. Peu importe si je me trouve dans une situation que je déteste, je dois réussir dussé-je y laisser tout plaisir de vivre. Alors je réussis tout ou presque depuis ce temps. Je déteste la majorité de ce que je réussis, mais je peux être fière de moi, puisque je réussis. Je ne sais pas toujours pourquoi je réussis, mais bon dieu que je réussis ! Personne ne m’aime mais à quoi bon si je ne réussis pas ?

À coup de réussites, je suis devenue, travailleuse sociale et plus précisément une organisatrice communautaire. Un métier que j’ai toujours apprécié (disons plutôt souvent apprécié, mais ça c’est une autre histoire …) mais que j’apprécierais encore plus si la majorité de mon entourage comprenait en quoi il consiste.

- Qu’est-ce que tu fais déjà?

Organisatrice communautaire

- Et concrètement tu fais quoi au juste?

Je travaille à mettre en place des conditions afin que les communautés se prennent en main pour améliorer leur vie.

- Oui mais, tu fais quoi dans une journée de travail ?

Rien, je ne fais rien. Parfois, je reste planter devant mon ordinateur à aligner une série de mots qui n’intéressent pas vraiment grand monde. D’autres jours, j’anime des comités de travail avec des personnes qui sont trop emmêlées dans leur misère pour simplement s’intéresser à ce qu’on fait. Et un jour inattendu, une lumière s’allume parce qu’une personne a exprimé une opinion alors qu’à coups d’années de misère et de pauvreté elle était restée jusqu’à maintenant sans voix. Et cette étincelle qui s’allume, parfois, consiste véritablement dans la majeure partie de mon travail.

En 18 ans de métier, j’ai allumé combien ? une dizaine d’étincelles ? Et dans cette dizaine, peut-être 3 se sont transformées en véritable feu ! Un feu bouillant à l’intérieur de 3 personnes qui ont pu réapprendre à vivre avec plaisir et souffrance. Ce feu que j’ose avouer, avoir réussi à allumer, me rempli souvent d’une immense joie. Peut-être même est-ce ce qui donne le plus de sens à une vie qui devant l’incommensurable, est traversée dans un éclair duquel, je le rappelle, je sais désormais qu’il est possible de faire jaillir des étincelles.

Mais bien évidemment, ceci je l’avoue le plus humblement possible. Car il est bien prétentieux pour une travailleuse sociale… une travailleuse sociale ? - mais non, vous ne l’êtes pas ! Vous ne placez pas des enfants dans des familles d’accueil !!! Euh, ce serait trop long à vous expliquer, donc appelez-moi organisatrice communautaire… Je disais ? ah oui, il est bien prétentieux pour une organisatrice communautaire… - qu’est-ce que c’est déjà ? … Il est bien prétentieux, dis-je, pour un agent de changement social de s’approprier ne serait-ce que la moindre parcelle de réussite. Celle-ci appartient à la personne et à la personne seule. Si celle-ci avait résisté à l’attrait du changement, c’eut été le vide total. Pas de réussite. Euh… mais j’aurais tout de même mis en place les conditions qui auraient pu lui permettre de changer sa vie !!! n’est-ce pas ? me dis-je timidement.

Dois-je ne considérer la réussite que par le biais du résultat ? Parce que la question ici est d’une importance capitale pour un agent de changement social (quel horreur ce titre, on dirait une marque de reluisant à chaussures, peu importe la marque, vos chaussures vont reluire ! ). Je dis souvent avec grande conviction mais sans grande persuasion pour un jeune n’ayant jamais été dans la pratique, que le processus est aussi important que le résultat. Bien sûr, ce que je veux avant tout c’est changé le monde et aider les personnes à s’en sortir. Mais que puis-je réellement faire contre toute une vie de misère et de désespoir? Puis-je vraiment espérer que la majorité des personnes apprennent à vivre autrement que de la manière qu’elles ont toujours connue ? Que puis-je sinon essayer d’apporter ce petit quelque chose qui fait qu’un beau jour, une personne arrive à exprimer un désir qu’elle a si longtemps enfoui au pays des sacrifices et des non-dits ?

Bref, pendant ces 18 ans, je suis certaine d’avoir réussi. Pas tout. Pas autant que je l’espérais. Mais j’ai tout de même le sentiment d’avoir réussi à faire naître des sourires d’espoir sur des visages qui jaillissent dans ma mémoire comme des étincelles...
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