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Pour tout vous dire, je suis une travailleuse sociale qui est devenue enseignante. J'aime écrire. Honnêtement, depuis ses tout débuts, je m'oblige par ce blogue, à écrire et ainsi me maintenir dans un processus de création. Je n'ai pas vraiment d'objectifs autres que d'écrire et de me divertir. J'espère aussi que vous saurez trouver un peu de plaisir à me lire.


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Les chiens ont des maîtres, les chats des esclaves...

samedi 13 février 2010

Une enfance laminée dans la violence

Laminer : écraser, moudre, concasser, pulvériser, émietter, hacher, marteler, désagréger, aplatir, broyer, écrabouiller, piler, fouler, presser, user, détruire, étirer.

Mon père était un salaud. Alcoolique, menteur, immature. Il n’était que très rarement à la maison. Sauf pour nous battre. Pour ça, il était toujours au rendez-vous, fidèle au poste. Sournoisement, il nous approchait avec toute la finesse d’un félin pour recueillir nos confidences et lorsque nous nous ouvrions à lui, sur nos peines et nos problèmes, il se transformait soudainement en monstre, et nous battait. Je n’ai jamais oublié ses énormes pattes s’abattant sur nos fesses trop fines. Menuisier de métier, il avait appris à frapper. Il nous martelait avec toute la vigueur de sa rage qui s’abattait sur nous jusqu’à ce nos bouches n’émettent plus aucun son et que nos pensées se perdent dans le néant.

Mon père avait été élevé en roi par ma grand-mère qui considérait que seuls les hommes travaillaient forts sur la ferme. Aux repas, ces rois s’assoyaient à table en premier pour manger les meilleurs morceaux de viande. Suivaient les enfants. Et ensuite, les femmes, juste avant les chiens. Mon père, ce roi fou et furieux, vidant son vide intérieur sur nous, ne pouvait supporter que d’autres que lui puissent exister. Il avait besoin de nous tuer à petit feu pour se sentir en vie. Et il s’acharnait sur nous à coups d’insultes, nous laissant seuls avec ces bleus au cœur.

Ma mère pleurait beaucoup. Elle ne pouvait supporter ni cette présence violente, ni cette absence trop grande. Trop souvent, elle se retrouvait seule à la maison avec 3 enfants en bas âge dans une pauvreté qui allait à l’encontre du plaisir de vivre.

À cette époque, j’avais 7 ans. Assez vieille pour me souvenir, trop jeune pour comprendre. Des parcelles de mon enfance que j’ai tentées de faire taire à jamais remontent encore à la surface aujourd’hui. Ce père, cette loque humaine, revenant de nulle part et vomissant sa rage en laissant derrière lui cette trace nauséabonde de la porte d’entrée jusqu’à la toilette. Vision d’horreur qui ne me quitte plus. Vision de déchéance d’un père se vautrant dans son vomi et d’une mère essuyant cette misère. Elle me répétait souvent qu’elle en avait assez. Mais assez de quoi me demandais-je ? Je ne connaissais rien d’autre.

À cette époque, des émotions contradictoires s’emmêlaient dans mon esprit. J’en voulais souvent à mon père, pour la tristesse de ma mère, que je supportais mal. J’en voulais à ce père violent que malgré tout, j’aimais. Il lui arrivait en de rares moments de me prendre sur ses genoux pour me dire qu’il m’aimait. Il me demandait avec qui je voudrais vivre si ma mère nous quittait. Et moi, en ces moments, j’étais convaincue que je voulais partir avec lui. J’oubliais tout. Je lui pardonnais. Il était revenu. Il était à moi, j’étais à lui.

Je me souviens de ces matins, où tel un enfant, il s’amusait avec nous en écoutant les bandes dessinées à la télévision. Il en raffolait. Ces moments d’accalmie étaient ce que nous possédions de plus heureux et de plus intense. Alors je m’évertuais à maintenir notre famille heureuse et unie. Je savais que si je faisais ce qu’il fallait, je pourrais sauver notre vie. Je le savais parce que j’étais convaincue, que tout ce qui nous arrivait de mauvais était ma faute. On me le répétait assez souvent. Alors je faisais ce qu’il fallait pour sauver ma mère de sa détresse et garder ce père à la maison. J’allais jouer dehors pour ne plus être une charge. Ainsi soulagée, j’espérais que ma mère cesserait ses pleurs et que mon père ne claquerait plus la porte en criant qu’il en avait assez d’elle. Au repas, je me taisais pour ne pas fâcher mon père. Il détestait entendre du bruit quand il mangeait. Je me faisais toute petite jusqu’à en devenir complètement invisible. Alors que je croyais avoir réussi, que je croyais être devenue enfin suffisamment inexistante pour ressouder nos liens familiaux, il me voyait et m’assénait un coup pour ce bruit de fourchette dans cette assiette.

Je ne savais pas pourquoi, mais je comprenais que j’avais échoué. Moi la petite conne, la petite folle, la petite merde, je n’avais pas disparue encore assez parfaitement. La prochaine fois, il me faudrait être morte, ne plus respirer, ne plus exister. J’y parviendrais parfaitement un jour, j’en étais convaincue. Un jour, je deviendrais suffisamment invisible pour que tout le monde soit enfin heureux.

Aujourd’hui encore, je ne sais pas si je dois effacer ces souvenirs ou leur prendre la main. Même mort, il est toujours là, devant moi. Il me bloque le passage et m’empêche d’avancer. Quelle injustice d’avoir à réparer les pots cassés alors que lui, sans remords, a vécu sa vie en ayant effacé la mienne.

Aujourd’hui, je suis ce pot cassé. Je tente de recoller mes morceaux avec la peur constante que tout s’écroule à nouveau. Cette envie de disparaître revient sans cesse dans mon esprit. Et sans cesse, je lutte pour exister. Et je décide de rester rien que pour l’emmerder.

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